Une poétique de l'hybride: Madame de Sévigné, épistolière ou diariste?

Madame de Sévigné's literary production is so closely linked to the French tradition of literary correspondence that it may appear absurd to regard it as not belonging fully to the epistolary genre. But the almost obsessive practice of the letter suggests that Madame de Sévigné deliberately exceeds the limits of the genre, leading us to believe that, as well as wishing to communicate her daily life to her daughter, she also wishes to create a hybrid form of personal writing, halfway between casual correspondence and a diary, the letter serving in this case as the first draft of a text in gestation, like a trampoline aimed at a textual universe that only exists as a possibility. A century before Rousseau explicitly formulated the pact that heralded the modern age of autobiography, Madame de Sévigné discreetly borrows the "I" of an "epistolary pact". Résumé. Le nom de Madame de Sévigné est si étroitement lié au genre épistolaire qu'il peut paraître absurde d'envisager son oeuvre autrement que sous la lorgnette de la communication par lettres. Mais différents facteurs montrent que la marquise, cédant à une véritable propension à se dire, fait basculer, plus ou moins consciemment, sa pratique scripturaire au sein du continent autobiographique, à mi-chemin entre la lettre et le journal intime. Un siècle avant la publication des Confessions, Madame de Sévigné oppose au tout dire poursuivi par Rousseau un tout écrire qui fait écho à l'individualisme littéraire naissant et jette les bases d'une rhétorique du moi bravant les frontières génériques.






Publication: Australian Journal of French Studies
Author: Aïssaoui, Driss
Date published: January 1, 2012

L'oeuvre de Madame de Sévigné est si étroitement associée à la tradition française de la correspondance littéraire qu'il peut paraître absurde de l'envisager autrement que sous la lorgnette du genre épistolaire. L'existence effective d'une destinataire privilégiée, relayée au besoin par des interlocuteurs occasionnels, institue un ancrage générique qui rattache, en effet, l'écriture de la marquise au registre de la communication par lettres.

Mais ce conformisme n'est que de surface. Outre l'absence de toute justification objective légitimant la répétition de l'acte épistolaire, divers facteurs plaident en faveur d'une possible confusion des genres. La place accordée au vécu de l'auteur et à la description de son for intérieur fait entrer son discours, de plein droit, dans le domaine de la littérature personnelle. Le caractère quasi-quotidien d'une écriture qui se construit sur le mode de la discontinuité rappelle la démarche analytique caractérisant les Diaries. La datation des lettres, quant à elle, évoque les entrées qui rythment l'édification du journal intime. Comment, à la lumière de ces indicateurs, ne pas soupçonner, ne serait-ce que dans un cadre hypothétique, la présence d'un stratagème en vertu duquel l'épistolière transforme le réseau humain que constituent son cercle d'amis et son entourage familial en contexte favorisant la tenue d'une écriture dont la première visée serait la peinture de soi? Dans l'exposé des raisons qui nous font envisager une telle éventualité, deux questions retiendront notre attention: comment l'écriture de Madame de Sévigné tend-elle à se déformaliser en se démunissant de certaines de ses composantes? Comment, par ailleurs, s'investit-elle d'une charge affective et d'une attention à soi qui la font basculer dans le domaine du journal intime.

Surprenante à première vue, l'analogie entre l'écriture de Madame de Sévigné et la pratique journalière n'a rien de farfelu. Appartenant l'une et l'autre au grand continent autobiographique, ces deux registres présentent des similitudes formelles et structurelles qui poussent quantité d'écrivains et de critiques à y voir deux entreprises jumelles. Leur parenté a déjà été soulignée par plusieurs théoriciens. Énumérant les différentes formes scripturaires fondées sur la mise en honneur du "Je" qui s'exprime, Georges Gusdorf écrit:

L'autobiographie, le journal, ou la composition en série d'aphorismes n'épuisent pas les possibilités d'écritures du moi. Il en est d'autres, que l'on néglige d'ordinaire de considérer comme telles. Et d'abord l'immense domaine des lettres et correspondances reliant entre eux les amis, les amants, les parents, tous ceux qui ont des intérêts en commun. Il ne semble pas que l'on se soit beaucoup soucié de considérer en lui-même et pour lui-même ce mode d'expression original, qui possède pourtant tous les caractères d'un genre littéraire spécifique. Dans la tradition française, les lettres de Voiture, de Guez de Balzac, celles de Madame de Sévigné, puis celles de Voltaire et de Rousseau, entre autres, font partie du patrimoine national, et l'on se préoccupe de collecter les correspondances de Balzac, de Victor Hugo et de George Sand.1

Examinant le rôle de la lettre chez des auteurs qui, comme Mme Roland, Stendhal et George Sand, ont été fervents partisans de l'autoreprésentation, Brigitte Diaz souligne à son tour l'enracinement du genre épistolaire dans le grand continent des écritures du moi: "Autoréflexive en dépit de sa structure dialogique, la correspondance, dans ses premiers temps d'existence, est tout entière centrée sur le moi qu'il s'agit à la fois de mettre en scène, d'explorer, d'identifier, d'archiver mais aussi de construire."2 La similitude qui existe entre ce qu'on appelle journauxmonstres et les pratiques épistolaires assidues montre effectivement que la frontière entre ces deux registres n'est pas complètement étanche. Quand elle est reprise de façon quasi journalière, la lettre peut prendre l'allure d'une chronique du Moi. Brigitte Diaz nous décrit le processus qui mène à ce dérapage:

La lettre s'investit d'une fonction diariste; elle est à la fois chronique d'une vie et registre de l'âme. La conjonction de ces deux formes d'écriture de soi - lettre et journal - n'est pas surprenante: la lettre intime a naturellement une vocation diariste et, dans un certain sens, autobiographique, puisqu'il s'agit aussi pour l'épistolier d'y donner des nouvelles de soi et d'y livrer le scénario de ses jours.3

Comme exemple de ces récits épistolaire où se profile le scénario d'une existence, Brigitte Diaz cite la lettre que Keats adresse à son frère George en 1819. Entamée le 14 février, cette lettre n'est achevée et envoyée que le 3 mai.4 Similaire est le cas de Henry Beyle, autre partisan de la lettre-journal. Ses propos rapportés dans le fragment qui suit sont significatifs à cet égard: "Je viens quelquefois épancher mon coeur avec toi: désormais je veux avoir toujours une lettre commencée; j'y écrirai chaque jour et j'aurai ainsi le plaisir de te sentir près de moi."5

Notons par ailleurs que nombre d'auteurs et d'éditeurs hésitent parfois sur la forme ou sur l'intitulé à donner à des écrits qui saisissent la quotidienneté dans une optique analytique, rapportant les faits et gestes d'une existence au jour le jour. Le domaine britannique fournit l'exemple d'un texte illustrant la confusion possible, souvent légitime, entre l'écriture épistolaire et la pratique journalière. Pendant les trois années qu'il séjourne à Londres entre 1710 et 1713, Jonathan Swift, rendu célèbre grâce à son livre Les Voyages de Gulliver, destine à une amie intime une série de lettres qui seront publiées plus tard sous forme de recueil intitulé Journal à Stella (1784), titre significatif qui montre la fragilité des frontières et des considérations formelles qui séparent ces deux types d'écritures du moi. Jonathan Swift, bénéficiant de la collaboration non sollicitée de l'éditeur, crée ainsi un genre hybride, sorte de "journal épistolaire" ou de "correspondance journalière".

Comme pour justifier cette possible dérive conduisant de la pratique épistolaire vers les Diaries, G. Gusdorf entreprend de préciser les similitudes qui existent entre les deux types d'écrits et le flou caractérisant les frontières les séparant:

Une lettre est un texte rédigé à la première personne, et portant la date du jour de sa rédaction, texte assez bref en général, et donc présentant les caractères d'un fragment. A cet égard, la ressemblance s'impose avec le journal intime, lui aussi consacré à l'actualité quotidienne, débitée en tranches chronologiques.6

Outre les affinités formelles, le rapprochement entre la correspondance et le journal est justifié par l'unité du but poursuivi, à savoir l'analyse du sujet par luimême. Commentant les lettres de Sénèque à Lucilius, Michel Foucault souligne le rôle décisif de l'écriture épistolaire dans la conduite d'un effort cognitif ayant pour finalité la connaissance de soi: "par la missive, on s'ouvre au regard des autres et on loge le correspondant à la place du dieu intérieur. [...] Le travail que la lettre opère sur le destinataire, mais qui est aussi effectué sur le scripteur par la lettre elle-même qu'il envoie, implique donc une 'introspection'."7 Cette réflexion met en évidence la contribution des premiers partisans de la correspondance au développement du récit sur soi. En dépit de leur nature dialogique, les lettres, comme le journal, invitent l'intéressé à une confrontation de soi à soi où le destinataire se pose comme arbitre, la présence de l'autre assumant ici un rôle de médiateurrévélateur:

Le dialogue, même retardé, différé, comme il arrive dans un échange de lettres, peut agir comme un élément décapant, un révélateur des mobiles et intentions cachées. [...] Le pour autrui de la lettre bénéficierait ainsi d'une valeur d'entraînement par rapport au pour soi de l'introspection solitaire. La priorité du dialogue par rapport au monologue et au soliloque répond à certaines constantes anthropologiques: la rencontre d' autrui agit comme une provocation, révélatrice de la conscience de soi qui, abandonnée à ellemême, aurait tendance à demeurer en sommeil.8

Lo in de constituer un domaine étranger à G autoreprésentation et à l'autonalyse, l'écriture épistolaire est au contraire un chemin qui mène inévitablement à la découverte de soi et suscite le désir d'approfondir la connaissance que le sujet a de lui-même. Bien souvent, la pratique de la lettre sert de tremplin à une forme d'écriture intime encore plus centrée autour de la conscience qui se dit: l'autobiographie. B. Diaz expose les phases de cette métamorphose conduisant de l'une à l'autre de ces formes d'écritures du moi:

Après des années d'exercice épistolaire, conçu non pas tant comme une recherche de soi que comme une production de soi, au double sens de manifestation et d'invention, il est assez logique de vouloir considérer les aboutissements ou les impasses de ce travail sur soi, par une saisie rétrospective de son parcours.9

Le passage de la forme épistolaire, conçue comme une phase de la genèse d'une forme autobiographique plus poussée, se produit chez de nombreux écrivains. C'est le cas par exemple de Madame Roland qui exprime le désir d'abandonner la lettre et d'entreprendre la rédaction d'un journal proprement dit: "J'aurais presque envie de tenir le journal de mon esprit, de mon coeur et des circonstances qui me sont particulières."10 Le projet de j ournal intime comme aboutissement d'une longue maturation occasionnée par la correspondance épistolaire, Diderot l'expose dans une lettre à Sophie Volland datée du 14 juillet 1762. Il annonce ainsi son intention de "tenir un registre exact de toutes les pensées de son esprit, de tous les mouvements de son coeur, de toutes ses peines, de tous ses plaisirs". Le mot registre employé ici sera remplacé par le terme journal qui apparaît en bonne et due forme dans sa lettre du 22 août: "je n'ai pas le courage de reprendre la suite de mon journal". Le même vocable est également employé dans la lettre du 9 septembre de la même année: "Voilà mon journal encore interrompu." Diderot, on le voit, trouve dans la lettre le moyen d'entretenir son amie Sophie Volland des détails du menu train de ses jours. "Mes lettres," lui explique-t-il, "sont une image assez fidèle de la vie."11

Il apparaît, à la lumière de ces exemples, que le rapprochement jusqu'à la confusion entre l'écriture épistolaire et le journal intime est un fait qui s'opère chez tous les adeptes de l'expression par lettres qui, au-delà de la forme scripturaire élue, prêtent la voix à leur être profond. Il n'est donc pas exclu, du moins sur le plan théorique, que livrée à elle-même en l'absence de sa chère bonne, Madame de Sévigné se soit laissée séduire par une forme médiane entre le journal et la lettre. La seule difficulté qui puisse rendre invraisemblable une telle éventualité consiste en l'anachronisme que pourrait constituer l'appartenance de la marquise au XVIIème siècle, l'émergence de l'individualisme littéraire, surtout sous la forme du journal intime et de l'autobiographie, étant généralement associée au siècle des Lumières. Nous avons tous en mémoire cette célèbre affirmation de Philippe Lejeune: "Le mot 'autobiographie' désigne un phénomène radicalement nouveau dans l'histoire de la civilisation, qui s'est développé en Europe occidentale depuis le milieu du XVIIIe siècle."12

Prêtant, il est vrai, la voix à un être conçu comme l'échantillon d'un groupe, les écrits personnels de l'Age classique ne sont pas dépourvus de tout fléchissement autobiographique.13 Notons tout d'abord à cet effet que Lejeune lui-même a nuancé ses propos en précisant: "? y a d'autre part l'émergence, à la fin du Moyen Age, d'une littérature de l'individu qui, sans être vraiment intime, a rendu possible tout ce qui s'est passé au XVIIIème siècle. Tout n'est pas sorti de rien, mais il s'est passé alors une mutation profonde."14 Par ailleurs, dans son introduction à L'Autobiographie en France avant Rousseau, Jean Garapon reconnaît à des formes narratives anciennes aussi diverses que le sont les journaux, les récits de voyage, les mémoires, les histoires de vie et les lettres une certaine teneur autobiographique:

À l'écart des genres constitués et savants, dont elle demeure profondément imprégnée, se constitue peuà peu une littérature à dimension autobiographique, souvent confidentielle et de diffusion privée, en osmose constante avec la littérature reconnue, celle de l'histoire, du roman, de l'analyse morale ou de l'exhortation spirituelle, centrée en définitive sur la singularité d'une expérience ou d'un être, profondément variée dans sa forme.15

Dans la diversité qui les caractérise, les écritures de témoignage manifestent les signes d'une émergence du moi. Ainsi, comme le précise Emmanuele Lesne, les mémoires, dont l'intelligibilité première est historique, se voient traversés par des récits excédant leur ambition initiale et substituant à "la narration informative une réaction affective dans laquelle le héros raconté coïncide avec un narrateur sensible, pathétique."16

Parmi ces textes, souvent méconnus, qui précèdent et annoncent les Confessions de Rousseau, il est possible de citer Sa Vie à ses enfants d'Agrippa d'Aubigné.17 Même s'il est étroitement articulé autour de l'histoire universelle et chargé d'une portée politico-religieuse, ce récit a le mérite de renfermer une préface où se formule, comme il se doit, "le projet théorique de l'autobiographie".18

Comme les mémoires, le journal intime pratiqué sous l'Age classique est investi d'une conscience de soi qui le rapproche considérablement de sa forme moderne. Loin de se cantonner, comme on a souvent tendance à le croire, dans un exercice de piété, les premiers diaristes ouvrent parfois leur "curiosité sur le monde, obéissant à des intérêts personnels d'ordre profane".19 Comme exemple de ces documents, on peut citer, dans le domaine britannique, le journal de John Evelyn (1620-1706). Diplomate et conseiller du roi Charles II, ce reporter de sa propre quotidienneté compose une sorte de récit documentaire où il note au fil des jours l'actualité des hommes et des événements. Fort de ses dix volumes, le journal de Samuel Pepys (1633-1703) présente une forme plus poussée d'individualisme littéraire. De 1660 à 1669, cet académicien consigne par écrit les faits marquants "de sa vie jusque dans les détails les plus intimes avec une spontanéité qui confère à ses écritures un charme sans pareil; le bonhomme revit, qualités et défauts, jugements en tous sens, vanités satisfaites et remords de conscience, le tout pêlemêle, le dérisoire côtoyant le plus sérieux, sans affectation excessive d'ordre moral ou religieux."20 Le journal intime arrive ainsi dès le milieu du XVIIème siècle à une maturité méritée par les efforts conjugués de nombreux adeptes.

Cet univers editorial, gagné par l'émergence progressive de la conscience individuelle, ne manque pas d'influencer les âmes sensibles, enclins à confier au papier leurs soucis existentiels et leurs confidences plaintives. Ayant accès à ces sphères privilégiées où l'on se protège de l'accablement de la multitude et de l'ennui de la solitude, Madame de Sévigné est bien placée pour se laisser imprégner par la montée de ce nouvel individualisme ambiant qui gagne à sa cause tous les esprits raffinés de la période classique. La marquise ne compte-t-elle pas parmi ses fréquentations les plus assidues des noms aussi associés au développement de l'art du portrait21 que le sont Mme de Motteville, Mme de La Fayette, les soeurs Scudéry et Mlle de Montpensier? Dans les salons littéraires, où elle fait bonne figure parmi les promoteurs des genres mondains, Madame de Sévigné rencontre aussi nombre de mémorialistes qui investissent leurs écrits de cette nouvelle attention dont bénéficie la notion de personne. Outre les auteurs féminins cités plus haut, qui ont également rédigé des mémoires, circulent dans l'entourage de Madame de Sévigné des hommes comme Arnauld d' Andilly, la Rochefoucauld et le cardinal de Retz qui marquent de leur empreinte l'âge d'or de ce genre narratif où s'opère, à mesure qu'on s'approche du XVIIIème siècle, un jumelage entre l'histoire générale et une destinée particulière. Achève de nous convaincre de l'initiation de Madame de Sévigné à l'esprit individualiste en vogue à son époque le rôle de destinataire privilégiée que le cardinal de Retz écrivant ses Mémoires lui accorde.22 Cette proximité avec des personnages influents qui ont tous éprouvé le besoin de laisser des traces écrites de leur vécu, conjuguée à la sensibilité naturelle de la marquise, a certainement inspiré à cette dernière le désir de consigner sa vie par écrit.

Madame de Sévigné, on le voit, aurait pu, par la vertu d'un effet de contagion, rejoindre les rangs de ces écrivains en aveu qui, en individualistes timides qu'ils sont encore, cherchent et trouvent le prétexte d'inscrire leurs lignes de vie sur le mur de l'histoire. Mais le destin de la marquise, qui la révèle à elle-même en tant qu'écrivain, décide peut-être aussi de la forme qu'elle doit donner au récit de ses malheurs.

Le désir de continuer à mener sa vie en partage avec sa fille ne pouvait destiner la marquise qu'à la correspondance qui, par sa nature dialogique, substitue à la proximité réelle un face à face virtuel.23 De surcroît, cette pratique scripturaire présente l'avantage de fournir à une attention à soi toujours grandissante un alibi acceptable aux yeux d'une société encore réticente à toute expression non justifiée du Moi. Même si ce regard sur soi n'est peut-être pas consciemment voulu, il trouve dans le sillage de la correspondance la quiétude et l'intimité nécessaires à son eclosión. Conviée par un tour du destin à surmonter son déficit existentiel grâce au secours de la plume et du papier, la marquise opte pour un genre d'écriture qui procure un semblant de normalité à son train de vie soudainement affecté et qui sauvegarde le climat de proximité et d'intimité qu'elle recherche.

En deçà de la totale transparence qu'on recherche d'habitude dans l'autobiographie et le journal, les lettres offrent la possibilité d'un dévoilement plus ou moins partiel, plus ou moins plénier, permettant à la marquise de n'exhiber que la partie de sa vie privée qu'elle veut bien montrer aux gens de son choix. Ce recul devant l'autoreprésentation au sens absolu se perçoit à travers la réaction de Madame de Sévigné à la requête de Bussy lui proposant de publier un recueil de ses lettres. Sachant "combien il est difficile de se protéger contre les interpretations"24 et craignant "d'être offerte sans défense à un regard étranger",25 elle s'interroge sur ce que pensera un lecteur auquel elle ne songeait pas en écrivant : "Croyezvous," répond-elle à Bussy, "que mon style qui est toujours plein d'amitié, ne se puisse mal interpréter? Je n'ai jamais vu de ces sortes de lettres, entre les mains d'un tiers, qu'on ne pût tourner sur un méchant ton."26 Les lignes suivantes de Roger Duchêne révèlent à quel point le dévoilement plénier face à un public non ciblé est contraire à l'optique dans laquelle écrit la marquise: "Nous découvrons dans sa correspondance, ses explosions de chagrin, ses élans de tendresse, ses inquiétudes lancinantes, et elle écrivait au contraire à sa chère comtesse qu'elle savait assez vivre pour choisir ses gens et ses lieux, ne dire que le convenable et cacher au public, sous une apparence trompeuse, la profondeur de son amour et de ses chagrins. Elle mettait au compte du voyage ses yeux rougis de larmes, et nous voici des milliers à lire une vérité qu'elle tentait de cacher à ses meilleurs amis!"27

La peur du qu 'on dira-t-on et la préférence pour un style naturel éliminent donc le journal sous sa forme régulière de l'éventail des expressions de soi parmi lesquelles Madame de Sévigné est appelée à choisir. Ce n'est que dans la confiance que lui fournit un réseau humain constitué d'amis et de proches que l'épistolière laissera aller sa plume. Les lignes suivantes adressées à Pomponne illustrent le confort que la marquise trouve dans la communication avec des esprits solidaires:

Je vous avoue donc que je suis ravie que vous ayez une bonne opinion de mon coeur, et je vous assure de plus, sans vouloir vous rendre douceur pour douceur, que j'ai une estime pour vous infiniment au-dessus des paroles dont on se sert ordinairement pour expliquer ce que l'on pense et que j'ai une joie et une consolation sensibles de vous pouvoir entretenir d'une affaire où nous prenons tous deux tant d'intérêt.

À Pomponne, à Paris, mardi 1 8 novembre 1 664

Dicté par des considérations personnelles et sociales, le choix pratique de la lettre ne dresse pas des frontières étanches et définitives entre l'écriture de Madame de Sévigné et certains genres voisins propices à la mise en honneur du moi. Cédant trop souvent à l'examen de soi et à la chronique de sa propre quotidienneté, la marquise fait glisser l'expression épistolaire dans des espaces que la critique placera a posteriori sous l'égide du journal intime et de l'autobiographie.

La première conséquence de ce dérèglement énonciatif qui fait voler en éclats les composantes de l'écriture épistolaire consiste en l'érosion que subit l'appel. Dans quantité de lettres, le caractère dialogique de l'écriture sévignéenne n'est deviné que grâce aux interpellations au destinataire. Minces et insignifiants parce que noyés dans une marée scripturaire, ces indices ne permettent pas de distinguer la correspondance de la marquise en tant que pratique dialogique de l'écriture journalière censée s'apparenter au monologue.28 Entre les deux registres, il n'y a pour ainsi dire qu'un pas.29 Ce pas, la marquise n'hésite pas à le franchir quand elle omet de commencer ses lettres par les salutations habituelles ou juge inutile d'intégrer au texte le nom du destinataire. C'est le cas dans un nombre élevé de lettres dont nous présentons l'échantillon suivant:

Le diable est déchaîné en cette ville : de mémoire d'homme, on n'a point vu detemps si vilain.

À Madame de Grignan, à Marseille, jeudi 26 janvier 1 673

Je fais des lavages à mes mains, de l'ordonnance du vieux Delorme, qui au moins me donnent l'espérance.

À Madame de Grignan, aux Rochers, mercredi 11 mars 1676 L'absence, dans ces occurrences, de toute mention faisant état de la présence effective d'un destinataire traduit le peu d'égard qu'a Madame de Sévigné pour la notion de genre. Ces phrases inaugurales peuvent être celles de n'importe quel texte narratif ayant comme fonction de raconter la quotidienneté de la personne qui tient la plume. Le non respect des marques épistolaires habituelles place les textes en question dans une zone d'ombre où leur appartenance générique est sujette à négociation.

La fragilité des frontières qui séparent l'écriture sévignéenne de l'écriture journalière devient encore plus évidente quand le pacte épistolaire est à son tour affaibli. En définissant cette notion, Geneviève Horache-Bouzinac insiste sur deux aspects essentiels: l'obligation de régularité et le refus du silence. Elle explique que la fonction de ces deux éléments est d'assurer la constance du rythme de l'échange et sa permanence. "Le commerce épistolaire," précise-t-elle, "se remet mal des silences." Le premier des "devoirs" des correspondants est donc d'écrire, quoi qu'il advienne.30 Or à la lecture des lettres de Madame de Sévigné on remarque que la correspondance ne se fait pas au même rythme de part et d'autre.31 La marquise écrit à ses destinataires plus souvent et plus régulièrement qu'ils ne lui écrivent. Évidemment, on la voit protester à chaque fois que les réponses tardent à venir. On trouve ici et là des rappels à l'ordre et des reproches adressés aux destinataires d'avoir failli aux principes de fidélité et de régularité, nécessaires au maintien du contrat épistolaire:

Je ne reçus point hier de vos lettres, ma pauvre enfant.

À Madame de Grignan, à Paris, lundi 30 mai 1 672

Je partis mercredi de Paris avec le chagrin de n'avoir pas reçu de vos lettres le mardi. À Madame de Grignan, à Auxerre, samedi 1 6 juillet 1 672

Faites-moi la grâce de me mander de vos nouvelles.

À Arnaud d'Andilly, à Aix, dimanche 11 décembre 1672

Malgré les silences occasionnels de ses destinataires, Madame de Sévigné persiste dans l'écriture. Les deux principes de régularité et de refus du silence dont parle Geneviève Horache-Bouzinac et la règle de réciprocité évoquée par Janet Altman se trouvent ici altérés. Par moments, il ne s'agit plus d'un commerce établi de commun accord, mais d'une appropriation de l'espace scripturaire par une seule partie. Le caractère quasi-unilatéral de l'acte rédactionnel permet d'avancer l'hypothèse selon laquelle la nature épistolaire de son écriture importe peu à Madame de Sévigné. Tout se passe comme si le principal objectif derrière l'interminable mouvement de sa plume, n'était pas d'établir un dialogue avec autrui (fut-ce sa fille), mais de se dire, parler de soi. Voyons, dans les lignes rapportées ci-après, comment, sous la plume de la marquise, le discours épistolaire devient un récit centré sur le Je qui s'exprime:

Voici un terrible jour, ma chère fille; je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte, nous puissions jamais nous rencontrer. Mon coeur est en repos quand il est auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons; je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le coeur et l'imagination tout remplis de vous. Je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours, de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable; comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois ne vous trouvent plus. Le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée. Mais ce ne sera jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé. Je sais ce que votre absence m'a fait souffrir; je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. [...] Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours: hélas ! nous revoilà dans les lettres. Assurez Monsieur l'Archevêque de mon respect très tendre, et embrassez le coadjuteur; je vous recommande à lui. Nous avons encore dîné à vos dépens. Voilà M. de Saint Gêniez qui vient me consoler. Ma fille, plaignez-moi de vous avoir quittée.

À Madame de Grignan, à Montélimar, jeudi 5 octobre 1673

Érigé en un besoin vital, le geste scripturaire tient lieu d'un véritable cordon ombilical qui permet à la marquise de surmonter sa fin en tant que mère et de se maintenir, pour ainsi dire, dans une sorte de vie artificielle. Écrire est pour elle un geste de salut, d'où l'importance de sa permanence. On comprend dès lors que le seul pacte épistolaire qui importe vraiment à Madame de Sévigné est celui que la marquise établit avec elle-même. Le soliloque, parce que fondé sur un pacte d'alliance avec soi, respecte strictement les principes de régularité, de réciprocité et de refus du silence. Un siècle avant la publication des Confessions, Madame de Sévigné oppose au tout dire poursuivi par Rousseau un tout écrire qui a de quoi désarmer les destinataires les plus assidus. Sur qui aurait-elle donc pu compter pour assumer l'intenable fonction de destinataire éternel, sinon sur elle-même?

Je vous écris ce matin, ma bonne, par le courrier qui vous porte toutes les douceurs et tous les agréments du monde pour vos affaires de Provence; mais je veux encore vous écrire ce soir, afin qu'il ne soit pas dit qu'une poste arrive sans vous apporter de mes lettres.

À Madame de Grignan, vendredi 15 janvier 1672

La régularité et la constance avec lesquelles Madame de Sévigné écrit à ses destinataires, surtout sa fille, dépassent les limites de la correspondance ordinaire. L'acte d'écrire ne répond plus au seul besoin de communiquer des nouvelles, mais plutôt à un désir de maintenir le contact permanent avec les correspondants, quitte à les informer de tout et de rien. L'aspect répétitif de l'acte scripturaire ne manque pas de soulever l'étonnement de Jean Cordelier: "Écrire, mais quoi?" s'interroget-il. "Mme de Sévigné n'avait qu'une seule chose à dire [...] cette petite chose, inlassablement répétée, ne nous donne pas à la lecture l'impression d'une répétition. Mme de Sévigné jamais ne rabâche: elle écrit toujours à la bien-aimée pour la première fois." 32 Sous la plume de la marquise, la communication épistolaire tend à écourter les intervalles et acquiert un caractère quasi-quotidien. N'est-ce pas là une intrusion de plus dans le territoire des Diaries!

Madame de Sévigné trouve toujours des prétextes pour satisfaire la "rage de l'expression" qui l'anime. La permanence de l'écriture est très souvent justifiée par la volonté d'instruire les différents destinataires de ce qui se passe autour d'elle. Aux confidences affectives et aux protestations d'amitié, Madame de Sévigné assortit un témoignage sur la réalité extérieure. La pérennité de l'acte scripturaire, assurée entre autres par les innombrables mentions d'événements d'ordre public, donne à la marquise la satisfaction de rôder à la périphérie de son être quitte à effectuer, aux moments choisis, des plongées dans son for intérieur.

Parmi les grandes affaires qui jalonnent le règne de Louis XIV et que Madame de Sévigné rapporte dans sa correspondance,33 celle de Fouquet occupe une place essentielle. Au-delà des péripéties d'un événement qui captive l'opinion publique française pendant quelques années, le témoignage de l'arrestation et du procès du surintendant, fait au jour le jour, dans une série de lettres adressées à Simon Arnauld de Pomponne, nous permet de nous imprégner des émotions de la reporteuse et de nous bercer au rythme de ses élans lyriques:

M. Foucquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or; il y a très bien répondu! Plusieurs juges l'ont salué. Monsieur le Chancelier en a fait reproche, et dit que ce n'était point la coutume, et au conseiller breton: "C'est à cause que vous êtes de Bretagne que vous saluez si bas M. Foucquet." En repassant par l'Arsenal, à pied pour le promener, il a demandé "quels ouvriers il voyait; on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un bassin de fontaine. Il y est allé, et en a dit son avis, et puis s'est tourné en riant" vers Artagnan, et lui a dit: "N' admirez- vous point de quoi je me mêle? Mais c'est que j'ai été autrefois assez habile sur ces sortes de choses-là." Ceux qui aiment M. Foucquet trouvent cette tranquillité admirable, je suis de ce nombre. Les autres disent que c'est une affectation; voilà le monde.

À Pomponne, à Paris, jeudi 20 novembre 1 664

De la pure relation des faits matériels nous exposant la déchéance de son ancien ami, la marquise passe au commentaire des événements qu'elle dépeint. Peu de mots suffisent pour signifier à un lecteur complice toute la douleur inspirée par ce spectacle désolant et trahire l'implication émotionnelle de la narratrice. Devenant récit des malheurs d'un proche, la lettre se transforme en refuge des coeurs solidaires et en sanctuaire d'émotions communes. Les paroles de M.-O. Sweetser, rapportées ci-après, montrent à quel degré la communication épistolaire sert d'expression à la correspondance des âmes:

La relation épistolaire et affective, basée sur des sentiments partagés: reconnaissance, consolation, plaisir, semble presque l'emporter sur l'objet de la correspondance et la cause commune, le salut de Fouquet. L'échange de lettres et la communion que la correspondance a établie paraissent acquérir une valeur particulière qui dépasse de beaucoup celle d'un relais d'information. Le savant éditeur de la Correspondance note très justement la valeur affective de l'écriture dans ces lettres et les rapproche judicieusement de celles adressées à Mme de Grignan: dans les unes et les autres, des traits du caractère et de la personnalité de l'épistolière se font jour et on y voit la transmutation des émotions en texte.34

Du rôle de dépositaire du récit racontant la descente aux enfers de Fouquet, Pomponne sera bientôt propulsé au rang de triste héros d'une histoire malheureuse que la même marquise rapporte dans sa correspondance. Au même titre que les lettres concernant le procès de Fouquet, celles qui portent sur la déchéance de Pomponne dégagent un ton mélancolique qui traduit le degré d'amitié que Madame de Sévigné porte pour cet homme. Là encore, elle laisse paraître l'attachement dont elle est capable et donne libre cours à ses sensations:

Vous nous parlerez longtemps du malheur de M. de Pomponne avant que nous vous trouvions à la vieille mode, ma très chère; cette disgrâce est encore bien vive dans nos têtes. Il est extrêmement regretté. Un ministre de cette humeur, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est une chose si rare qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle perte. Je les vois souvent. Je fus l'autre jour touchée de le voir entrer avec cette mine aimable, sans tristesse, sans abattement. [...] Enfin, nous Talions revoir, ce M. de Pomponne, si parfait, comme nous l'avons vu autrefois. Le premier jour nous toucha. Il était désoccupé, et commençait à sentir la vie et la véritable longueur des jours, car de la manière dont les siens étaient pleins, c'était un torrent précipité que sa vie. Il ne la sentait pas; elle courait rapidement, sans qu'il pût la retenir. [...] Vous entendez fort bien tout ce que je dis et ne dis point. Enfin il en faut revenir à la Providence, dont M. de Pomponne est adorateur et disciple. Et le moyen de vivre sans cette divine doctrine? Il faudrait se pendre vingt fois le jour. Et encore, avec tout cela, on a bien de la peine à s'en empêcher. Ma pauvre bonne, en attendant vos lettres, je n'ai pu m' empêcher de causer un peu avec vous sur un sujet que je suis assurée qui vous tient au coeur.

À Madame de Grignan, à Paris, mercredi 29 novembre 1679

Parce qu'elle est émotionnellement impliquée dans les événements rapportés, Madame de Sévigné ne cherche pas à dissimuler la charge affective qui guide sa plume. Dans un cas comme dans l'autre, le détour par le monde extérieur nous conduit dans l'univers intime de celle qui écrit, le passage par le dehors fonctionnant comme une mise en contexte qui permet de mesurer l'impact du fait rapporté sur la conscience qui se dit et de mieux comprendre les sentiments qu'il inspire à la narratrice. M.-O. Sweetser nous décrit comment la marquise réussit à entraîner le lecteur dans le sillage des émotions qu'elle éprouve:

Ces facultés d'imagination et de sensibilité, conjuguées avec le don d'exprimer les visions et les sentiments aboutissent à créer pour le lecteur une présence vivante, une instance autobiographique qui n'a peut-être pas été consciemment cherchée, voulue, mais qui n'en est pas moins indéniablement là. De plus, à un rapport préexistant, d'estime et d'amitié pour Pomponne, d'amour maternel pour Mme de Grignan, vient s'ajouter une nouvelle relation: le correspondant ou la correspondante agit comme un miroir, où se reflète, se dédouble, se retrouve et se confirme le moi de l'épistolière.35

S'il ne relève pas de la pure description de soi, ce détour par la réalité du dehors a pour fonction de créer une sorte de proximité artificielle qui donnerait à la marquise l'impression de partager avec sa fille une réalité commune. Loin de nuire au caractère intime des lettres de la marquise, les allusions au monde extérieur servent souvent de tremplin vers le domaine de l'intériorité dans la mesure où elles permettent fréquemment d'enclencher des descriptions des sentiments de l'auteur, d'extérioriser ses sensations et d'étaler ses opinions et ses convictions sur tel ou tel sujet de l'actualité qu'elle rapporte. En parlant de choses éloignées en apparence de ses occupations quotidiennes, Madame de Sévigné se livre à nous tout entière en multipliant les éclairages et en nous faisant découvrir d'autres facettes d'ellemême qui, sans le secours de ces stimuli externes, resteraient à jamais dans les abîmes de l'inconnu.

La peinture de soi, telle que pratiquée par Madame de Sévigné, se présente comme une structure en circonférences, nous conduisant de la périphérie au centre de son univers personnel. Différents passages nous rapprochent, en effet, des foyers intimes de l'épistolière où l'intéressée étale ses mérites personnels, retrace ses lignes de vie et se livre à plusieurs tentatives d'examen de soi.

Précisons, tout d'abord, que c'est à travers les appréciations et les commentaires qu'elle formule à l'endroit d'oeuvres littéraires qu'elle discute avec ses destinataires que Madame de Sévigné nous expose l'un de ses principaux atouts: ses qualités intellectuelles. Sans chercher à dresser un répertoire exact des textes qu'elle a lus, une attention particulière aux citations et aux commentaires qui jalonnent sa correspondance permet de constater à quel point la marquise aime lire. Forte de sa culture impressionnante, elle aurait pu se targuer, avant George Sand, d'avoir "tout lu". Peut-être le fait-elle sur le mode de l'indirect grâce aux multiples réflexions de type littéraire dont elle truffe son écriture. Exemple parmi d'autres, ce passage où elle expose ses impressions sur une tragédie de Racine:

Nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étaient peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce. C'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée; c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien. Les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès.

À Madame de Grignan, à Nantes, lundi 27 mai 1680

Et un peu plus loin dans la même lettre, la marquise nous surprend en rapportant un échange qu'elle a eu avec le roi lui-même sur la pièce de Racine:

Le Roi vint vers nos places, et après avoir tourné, il s'adressa à moi, et me dit: "Madame, je suis assuré que vous avez été contente." Moi, sans m' étonner, je répondis: "Sire, je suis charmée; ce queje sens est au-dessus des paroles." Le Roi me dit: "Racine a bien de l'esprit." Je lui dis: "Sire, il en a beaucoup, mais en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose." Il me dit: "Ah! pour cela, il est vrai." Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie. Comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue, il eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat.

À Madame de Grignan, à Nantes, lundi au soir 27 mai 168036

La dimension speculane que confèrent à la correspondance ces petits miroirs du savoir que sont les récits obliques à résonance littéraire et les citations trace de la marquise l'image d'une femme de lettres dont l'horizon culturel dépasse sensiblement la culture moyenne des honnêtes gens de son temps. Ainsi, nous est révélée une composante capitale du portrait que Madame de Sévigné brosse d'ellemême. Même fragmentaire et discontinu, l'autoportrait édifié par un flot de lettres complices finit par s'offrir au regard de qui cherche à le capter.

Menée avec constance et sagacité, la peinture de soi nous met en présence d'une personne sensible. Sa finesse apparaît à travers l'admiration et la passion qu'elle semble avoir pour la nature. Madame de Sévigné nous décrit la séduction qu'exercent sur elle les charmes de la campagne. Dotée d'une âme sensible, elle se laisse bercer par les cycles des saisons. C'est avec des mots qui rendent toute l'impression que dégage la nature retrouvant sa vitalité qu'elle nous décrit l'arrivée du printemps aux Rochers:

J'ai trouvé ces bois d'une beauté et d'une tristesse extraordinaires. Tous ces arbres, que vous avez vus si petits, sont devenus grands, droits et beaux en perfection. Ils sont élagués et font une ombre agréable; ils ont quarante à cinquante pieds de hauteur. La bonté du terrain y a contribué plus que leur âge. Il y a un petit air d'amour maternel dans ce détail; songez que je les ai tous plantés, et que je les ai vus, comme dit Molière après M. de Montbazon, pas plus hauts que cela. C'est ici une solitude faite exprès pour bien rêver; vous en feriez bien votre profit, et je n'en use pas mal. Si les pensées n'y sont pas tout à fait noires, du moins elles en sont approchantes.

À Madame de Grignan, aux Rochers, dimanche 29 septembre 1675

La fonction diariste, voire autobiographique, de la correspondance de Madame de Sévigné devient plus évidente quand cette dernière investit son écriture journalière d'une dimension introspective. Le soliloque s'engage plus avant sur la voie de l'autoanalyse quand, interpellée par une question où sa fille lui demande ce qu'elle pense de la mort, la marquise succombe à la fascination qu'exerce sur elle une curiosité nouvelle envers la réalité de son être:

Vous me mandez, ma chère enfant, si j'aime toujours bien la vie. Je vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort: je me trouve si malheureuse d'avoir à finir tout ceci par elle, que si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse: je suis embarquée dans la vie sans mon consentement; il faut que j'en sorte, cela m'assomme; et comment en sortirai-je? Par où? Par quelle porte? Quand sera-ce? En quelle disposition? Souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me font mourir désespérée? [...] Comment serai-je avec Dieu? Qu'aurai-je à lui présenter? La crainte, la nécessité, feront-elles mon retour vers lui? N'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? Que puis-je espérer? Suis-je digne du paradis? Suis-je digne de l'enfer? Quelle alternative! Quel embarras! Rien n'est si fou que de mettre son salut dans l'incertitude; mais rien n'est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre. Je m'abîme dans ces pensées et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène, que par les épines qui s'y rencontrent. Point du tout, mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé mourir entre les bras de ma nourrice: cela m'aurait ôté bien des ennuis et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément; mais parlons d'autre chose.37

À Madame de Grignan, à Paris, mercredi 1 6 mars 1 672

Ces lignes nous font voir dans quelle mélancolie peut verser une plume qui se complaît souvent à nous raconter les bagatelles les plus frivoles. On est tenté, à la lecture de ce passage, de voir dans le bavardage et le badinage auxquels se livre de temps en temps la marquise une sorte d'évasion, une perspective de fuite qui lui permet d'éviter la lourdeur et le sérieux des jours et une tentative de prendre la vie, qui ne lui sourit pas toujours, avec une certaine légèreté qui la rend plus facile à mener.

Le lyrisme, habituellement tempéré, de la marquise est vite investi d'un ton pathétique perceptible, dans les lignes que nous avons rapportées plus haut et ailleurs dans la correspondance, à travers le recours à un champ lexical exprimant la souffrance: "douleur", "douleur sensible", "déchirement", "sans pleurer", "douloureux", "souffrir", "soupirer". Tout se passe comme si Madame de Sévigné cherchait à susciter la compassion et l'attendrissement chez sa fille. On la voit alors insister sur le caractère insoutenable de sa souffrance: "l'état où je suis n'est pas une chose soutenable", "je serai encore plus à plaindre", "Plaignez-moi", "hélas!". Le pathétique de son cri d'amour atteint son apogée quand elle recourt à la supplication: "je n'espère de consolation que de vos letters", "aimez-moi toujours". Comme le remarque judicieusement Marie-Odile Sweetser, cette charge affective fait basculer l'écriture sévignenne en plein fouet dans le domaine de la confidence autobiographique:

On saisit alors combien la lettre, dans le cas de Mme de Sévigné, représente la vie la plus intime, la plus profonde, celle des sentiments et leur expression la plus vive. Aux paroles est attribuée une "puissance": elles révèlent en effet une vérité, celle du coeur, et contribuent à établir, à renforcer de façon constante un lien entre les correspondants, lien qui devient un pacte implicite. La lettre constitue ainsi une forme d'autobiographie sans le savoir.38

Sous l'influence conjuguée de la solitude, de l'oisiveté et du repli sur soi qui en résulte, une écriture, destinée à converser avec autrui, se métamorphose, par moments, en expression des soucis existentiels. Les préoccupations extrinsèques, qui fourmillent dans ses lettres, n'empêchent pas Madame de Sévigné de plonger dans des réflexions personnelles par lesquelles elle tente d'élucider le mystère de son univers intime. Tiraillée entre les rappels à l'ordre des obligations quotidiennes et les sollicitations d'une imprévue découverte de soi, la marquise édifie une poétique de l'hybride où la finalité conversationnelle s'efface au profit de la rêverie intérieure. Au même titre que son contemporain Guilleragues, mais dans un registre générique différent, Madame de Sévigné fait de la communication épistolaire un leurre rhétorique qui au-delà du caractère dialogique de la correspondance, lui permet d'instaurer un véritable discours sur soi où l'autre ne sert le plus souvent que de prétexte à la régularité et à la pérennité de l'acte scripturaire. Ne servant que d'alibi au désir de se dire, le correspondant restant présent en pointillé mais n'a par moments aucune présence effective, la lettre monologique étant avant tout l'expression sentimentale de la personne qui écrit. À cet égard, la marquise aurait pu faire sienne la fameuse phrase que Guilleragues fait dire à Marianne: "J'écris plus pour moi que pour vous."

L'écriture sévignéenne, comme la variante existentielle des Diaries, avec laquelle elle partage des affinités, est l'expression simultanée des occupations et préoccupations de la personne qui tient la plume. En alternant jusqu'à la confusion nature dialogique et forme monologique de l'écriture et en faisant preuve d'une attention à soi qui dépasse les proportions permises par la communication épistolaire de l'âge classique, Madame de Sévigné inaugure une voie où se complaisent à la suivre quantité d'écrivains qui, à un stade ou un autre de leur carrière, cèdent au désir de produire des textes génériquement non alignés.

À travers les siècles, plusieurs auteurs, et non les moindres, honorent cette tradition par leurs contributions successives. Parmi eux, Madame Roland qui a non seulement alterné correspondance et écriture du moi sur le plan macrocosmique des genres, mais qui a pu aussi allier, dans ses textes épistolaires, dialogue avec autrui et témoignage sur soi. Ses lettres de jeunesse offrent, en effet, un exemple concret du rapprochement, voire de la fusion, qui peut s'opérer entre différentes formes de la littérature intime. Aussi écrit-elle à son amie Sophie:

[Le sentiment] qui m'occupe davantage présentement est l'inquiétude que nourrit l'assurance qu'une de mes lettres est égarée; j'en suis troublée singulièrement, parce qu'elle contient des choses qu'il m'importe fort de ne laisser connaître qu'à l'amitié: c'est un de ces épanchements affectueux où l'âme s'ouvre tout entière, où l'esprit se confie sans ménagement et sans réserve; elle est de trois à quatre feuilles, dont une entière et plus pour l'amie Henriette, écrite avec cet attendrissement, cette vivacité dont je suis capable quand j'ai été émue par des témoignages d'amitié tels que ceux qu'elle m'avait donnés dans sa grande lettre à laquelle je faisais réponse. J'y fais un détail très exact de ma manière de vivre actuelle, de l'emploi de mes journées depuis l'instant où je sors du lit jusqu'à celui où je m'y remets; le tout parsemé de ces certaines idées de philosophie qu'on ne met pas vulgairement au jour.39

On l'aura constaté tout au long de la présente étude. L'écriture épistolaire sous la plume de Mme de Sévigné réunit plusieurs éléments génériques qui lui donnent sa place au sein du grand continent des écritures du moi. La dimension introspective et le lyrisme qui investissent quantité de lettres, conjugués à la rage de l'expression qui génère un document du moi proche par son envergure des journaux-monstres confèrent à la correspondance de la marquise une fonction diariste et une visée autobiographique qui l'apparentent aux autres formes de la littérature personnelle. Ce polymorphisme générique porte à croire que le registre épistolaire n'est pour Mme de Sévigné qu'un leurre, sorte de ruse rhétorique lui permettant de se soumettre aux normes sociales de son époque, mais l'autorisant en même temps à s'aventurer, au gré des motions qui dirigent sa plume, sur les territoires des genres voisins. Madame de Sévigné inaugure peut-être ainsi l'ère du nomadisme générique où se complaisent à la suivre plusieurs plumes notoires. De l'âge classique à nos jours, les rangs d'écrivains s'appliquant à jeter des passerelles entre les différentes pratiques de la représentation de soi ne cessent, en effet, de croître. Dans une entreprise épistolaire comptabilisant plus de vingt mille lettres, George Sand a tout donné d'elle-même. "La vérité de George Sand," dit André Fermigier, "elle est dans sa correspondence." C'est sans doute ce qui a donné à Thierry Bodin l'idée de retracer les lignes de vie de l'écrivaine en regroupant dans un même recueil quatre cent trente-quatre lettres qui couvrent plus de cinquante ans de son parcours de la naissance à la mort.40 Un pareil désir anime aussi Anne E. McCaIl Saint-Saens quand elle entreprend de faire ressortir la vie de George Sand à travers ses lettres dans un livre intitulé De l'être en lettres: l 'autobiographie épistolaire de George Sand.41 En s'avançant dans une sorte de zone franche générique où les écritures du moi se croisent sans se départager, Madame de Sévigné fait école et inspire, ou seulement précède, des générations d'écrivains qui de Diderot à Sartre, en passant par Flaubert et Victor Hugo, choisissent d'édifier une pratique transgénérique qui autorise la représentation de soi à s'exercer dans des registres discursifs annonçant explicitement l'intention qu'a l'auteur de parler de soi, ou à se déployer, sur le mode du déguisement et de la discontinuité dans des domaines scripturaires où l'on s'y attend le moins.

Université Dalhousie

1 Georges Gusdorf, Lignes de vie 1. Les écritures du moi (Paris: Éditions Odile- Jacob, 1991), p. 151.

2 Brigitte, Diaz, L 'Epistolaire ou la pensée nomade (Paris: PUF, 2002), p. 84.

3 Diaz, p. 85.

4 Diaz, p. 85.

5 Cité par Diaz, pp. 85-86.

6 Diaz, p. 152.

7 Michel Foucault, L'Ecriture de soi, in Corps écrit, l'Autoportrait (Paris: PUF, 1983), p. 17, cité par Gusdorf, p. 153.

8 Gusdorf, p. 153.

9 Diaz, p. 88.

10 Cité par Diaz, p. 88.

11 André Babelon (ed.), Lettres à Sophie Volland (Paris: Gallimard, 1938), vol. 1, p. 237.

12 Philippe Lejeune, L 'Autobiographie en France (Paris: Armand Colin, 1971), p. 10.

13 Voir à ce sujet le livre de Frédéric Briot, Usage du monde, usage de soi. Enquête sur les mémorialistes d'Ancien Régime (P 'aris: Seuil, 1994).

14 Lejeune, Le Magazine littéraire (mai 2002), p. 21.

15 Jean Garapon, "Lieux communs et littérature", in L'Autobiographie en France avant Rousseau, CAlEF, 49 (1997), p. 154.

16 Emmanuele Lesne- Jaffro, "Les lieux de l'autobiographie dans les Mémoires de la seconde moitié du XVIIe siècle", in. L'Autobiographie en France avant Rousseau, CAIEF, 49 (1997), p. 204.

17 Gilbert Schrenck (ed.), Sa Vie à ses enfants (Paris: Nizet, 1986).

18 Gilbert Schrenck, "Renvois autobiographiques et critères du goût dans Sa vie à ses enfants d'Agrippa d'Aubigné", L'Autobiographie en France avant Rousseau, CAIEF, 49 (1997), p. 188.

19 Gusdorf,p. 151.

20 Le journal en question est qualifié de véritable chef-d'oeuvre littéraire en 1825 lorsqu'un extrait du journal a été publié pour la toute première fois. Cité par Gusdorf, p. 151.

21 Sur l'art du portrait à l'âge classique, voir Jaqueline Plantier, La Mode du portrait littéraire en France (1641-1681) (Paris: Champion, 1994).

22 Sur ce point, voir André Bertière, Le Cardinal de Retz mémorialiste (Paris: Klincksieck, 1977), pp. 126-139.

23 Grace à sa culture classique et à ses relations sociales, Mme de Sévigné connaît intimement les lettres monologiques dont la tradition littéraire s'étend des lettres d'Ovide à celles de son contemporain et ami Guilleragues, Les Lettres portugaises constituant du vivant même de leur auteur le modèle par excellence de la lettre amoureuse et plus généralement d'une écriture sentimentale aux forts accents lyriques.

24 Citée par Roger Duchêne, Correspondance (P 'aris: Gallimard, 1972), p.viii.

25 Duchêne, p. ix.

26 Duchêne, p. i.

27 Duchêne, p. x.

28 Jean Cordelier, Madame de Sévigné par elle-même (Paris: Seuil, 1967), p. 143.

29 Faut-il rappeler ici que quantité d'auteurs de journaux intimes franchissent le pas dans le sens inverse dans la mesure où ils donnent à leur journal une forme dialogique.

30 Commentée et citée par Benoît Melançon dans Diderot épistolier. Contribution à une poétique de la lettre familière au XVIIIe siècle (Saint-Laurent: Fides, 1996), p. 136.

31 Madame de Sévigné nous décrit sa joie quand elle reçoit de sa fille les lettres tant attendues. Ce bonheur porté à l'extrême montre bien que la marquise ne reçoit pas les lettres autant de fois qu'elle le souhaite. On la voit souvent reprocher à ses interlocuteurs de ne pas lui écrire aussi souvent qu'elle le souhaite: "Je n'ai point reçu de vos lettres le dernier ordinaire; j'en suis toute triste, car, à moins que le mauvais temps ne nous dérange, je dois recevoir ici deux jours après, les lettres de Provence, qu'elles sont arrivées à Paris. Je ne sais non plus de nouvelles du Coadjuteur, de La Garde, du Mirepoix, de Bellièvre, que si tout était fondu; je m'en vais un peu les réveiller." À Madame de Grignan, aux Rochers, dimanche 29 septembre 1675. Et Madame de Sévigné de faire la même remarque à son ami Pomponne: "Je n'en ai reçu que trois, de ces aimables lettres qui me pénètrent le coeur. Je trouve qu'on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j'ai reçues." (Cordelier, pp. 154-155)

32 Cf. Cordelier, p. 85. L'inflation que connaît l'amour maternel sous la plume de Madame de Sévigné provoque aussi l'indignation du pieux Arnauld d'Andilly: "Il me gronda très sérieusement et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir; que j'étais une jolie païenne; que je faisais de vous une idole dans mon coeur; que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parût moins criminelle; qu'enfin je songeasse à moi. Il me dit tout cela si fortement queje n'avais pas le mot à dire." À Madame de Grignan, à Livry, mercredi 29 avril 1671.

33 La curiosité de Madame de Sévigné envers les événements qui ont marqué son époque est attestée par la multitude d'affaires qu'elle rapporte. Comme exemples, citons le mariage de la Grande Mademoiselle (lettre du 15 décembre 1670), le passage du Rhin (lettre du 3 juillet 1672), la mort de Turenne (lettre du 20 août 1675 et suivantes), la mort de Condé, celle de Louvois (lettre du 26 juillet 1691) et le procès de la Brinvilliers (lettre du 17 juillet 1676).

34 Marie-Odile Sweetser, "La lettre comme instance autobiographique: le cas de Madame de Sévigné", in Autobiography in French Literature, French Literatures series, 12 (1985), p. 38.

35 Sweetser, p. 38.

36 Au-delà de l'étalage de l'étendue de sa culture et de la pertinence de ses jugements critiques il y a aussi dans la description de cette scène un certain désir d'afficher l'accès qu'elle a pu avoir auprès du roi. En adepte qu'elle est de la vie mondaine, elle sait tout le prestige que peut faire rejaillir sur elle et sur sa fille le récit d'un tel dialogue avec nul autre que le garant de l'art et de la culture.

37 Ou encore: "La vie assurément est fort désobligeante", "La vie est pleine de choses qui blessent le coeur", "En vérité, la vie est triste quand on est aussi tendre aux mouches que je la suis", "Quand je pense que la vie, et principalement la mienne, se passe dans l'éloignement et dans l'inquiétude, je plains ceux qui sont aussi tendres que moi." Cf. Cordelier, p. 56

38 Sweetser, p. 38.

39 Lettre du 15 décembre 1776. Claude Perroud (ed.), Lettres de Mme Roland (Paris: Imprimerie nationale, 1900), p. 529.

40 Thierry Bodin, Lettres d'une vie (Paris: Gallimard, 2004).

41 Anne E. McCaIl Saint-Saens, De l'être en lettres: l'autobiographie épistolaire de George Sand (Rodopi, 1996).

The use of this website is subject to the following Terms of Use